À propos des goûts du consommateur

À propos des goûts du consommateur

Depuis longtemps, on nous parle des « goûts » du consommateur pour justifier l’offre actuelle dans les grandes chaînes d’épicerie d’aliments qui sont de qualité discutable. On dit que Monsieur ou Madame Tout-le-monde « choisit » ce qu’il mange. Or qu’est-ce qui détermine ces choix ?

La perte des racines

Une constatation d’emblée : on mange de moins en moins en famille des mets qu’on aura pris le temps de concocter avec amour. Urbanisation, industrialisation et vie trépidante ont bouleversé les racines qui avaient si bien façonné nos habitudes alimentaires ancestrales pendant des millénaires d’essais. Autrefois, nos ancêtres choisissaient des aliments qui augmentaient la vitalité. Aujourd’hui, c’est l’industrie alimentaire qui nous nourrit en fonction de ses profits.

Depuis 150 ans, l’urbanisation accélérée a fortement transformé nos comportements. Loin de la campagne et de sa nature qui nous a façonné des millions d’années durant, nous avons perdu plusieurs de nos racines que, dans les villes, nous devrons un jour réinventer sous une autre forme. En conséquence, notre imaginaire collectif a dérivé, notre contact avec les aliments, d’immédiat qu’il était à la ferme, s’est fortement amenuisé. Par exemple, si on demande à un enfant d’où vient le lait, il risque de vous dire qu’il vient du contenant à l’épicerie, en oubliant la vache. Autrefois, le contact avec le sol était d’autant «enracinant», qu’il perpétuait une continuité avec les valeurs ancestrales.

À l’inverse, les villes suscitent un foisonnement d’idées que personne ne voudrait sacrifier, pas même moi. Toutefois, le bruit, la musique, la lumière, la société de l’image, etc. ont peut-être aiguisé nos sens et notre imagination, ils les ont en même temps étourdis. Placés sous la pression des petits écrans dévoreurs, « Blackberry », « iPod » et autres, on n’a plus le temps de s’observer attentivement dans le calme. Le travail sous tension fait le reste, très souvent en sacrifiant la majeure partie de la période du dîner. Nos choix sont faits sous des contraintes de temps et d’espace, par exemple, le transport au travail.

Et ce que nous réserve l’industrie aux prises avec la dynamique commerciale n’est pas ce qu’il y a de plus édifiant : le fabriquant « négocie » avec la qualité pour surnager face à la compétition. Après des dizaines d’années de cette dérive, l’offre faite dans les grandes épiceries déçoit nutritionnellement avec ses excès de sel, de sucre, etc. Tout cela se fait dans des formats de présentation attrayants promus par un battage publicitaire incessant. Car aujourd’hui, ce sont les millions investis en publicité qui façonnent le plus les « goûts » de la population. On ne va pas tant chez McDonald’s parce que c’est délicieux, mais parce que l’on en entend continuellement parler dans les promotions qui modifient nos comportements.

Et cette alimentation industrielle a altéré nos fonctions physiologiques, autant les cérébrales que les autres, rendant difficile la gestion de nos stress et émotions. William Reymond, journaliste français vivant aux É.-U, décrit avec moult détails la dévastation chimique de notre alimentation d’aujourd’hui dans son livre en français, Toxic food, Flammarion, 2009. L’industrie alimentaire nous empoisonne littéralement.

La bedaine des Chinois

Depuis la flambée d’urbanisation chez eux, les Chinois s’y sont également mis… et grossissent. Les causes semblent les mêmes qu’ici. À leur tour, il faudra un jour rajuster leur style de vie. Inquiets des scandales répétitifs d’intoxications alimentaires, ils se sont mis nombreux à jardiner chez eux en ville. Chez nous, le jardinage urbain se fait de plus en plus populaire. Ce ne sont peut-être chaque fois que de petits volumes d’aliments, mais plusieurs y redécouvrent la parcelle de campagne qui n’a pas quitté leur imaginaire, leurs racines. Il s’agira d’exploiter ce filon. Déjà les jardins s’établissent sur les toits, fournissant des produits santé tout en diminuant les coûts de climatisation des édifices et les surfaces de toiture qui surchauffent l’air ambiant, rendant la chaleur insupportable en été.

Ces jardins pourraient également diminuer la soudaineté de l’écoulement des eaux de surface au risque de surcharger les égouts. Tout est possible. Autre vision, à Stockholm, on a transformé des marches d’escalier en touches de piano. Conséquence, une hausse de 66% de l’utilisation de cet escalier sis juste à côté d’un escalier roulant. Selon l’urbaniste suisse Marcos Weil qui cite cette réussite, « L’art urbain est capable de faire marcher les populations par plaisir. Il faut donc réenchanter notre quotidien. » (Le Devoir, 19 déc. 2009, p. G6).

Le bio

Dans ce même article, on dit que si tous nos aliments étaient bio, une éventualité jugée souhaitable, la production agricole baisserait de 20% tout en sacrifiant des forêts pour augmenter les surfaces cultivables. Faux selon des études. Mais effectivement, le bio n’a pas encore toutes les réponses. Toutefois, on s’empiffre moins avec du bio – il en faut moins pour s’alimenter – et je suis persuadé que si nous accordions au bio ne serait-ce qu’une petite fraction des fonds de recherche dilapidés pour l’agriculture industrielle, le bio trouverait toutes ses réponses.

L’offre et la provenance

Les « goûts » du consommateur dépendent de la disponibilité des approvisionnements : les quartiers pauvres sont malheureusement des déserts alimentaires quant à l’offre de fruits et légumes frais. Bien plus, on attire la population avec des allégations santé trompeuses, comme ces « allégés, faibles en sucre, faible en gras », etc. incitant à surconsommer ces aliments qui ne sont généralement que des versions plus transformées de l’original, moins nutritives et plus suspectes. De plus, les grandes chaînes privilégient les produits de l’extérieur aux dépens de ceux du Québec, de la fraîcheur et de l’environnement. Je dois avouer que je préfère de beaucoup les épiceries naturelles pour leurs découvertes plutôt que les grandes chaînes.

L’impact des enfants sur les choix alimentaires de leurs parents

Des avenues intéressantes se dessinent. Dans les années 1980, la promotion de l’alimentation saine menée auprès des enfants à l’école avait eu un impact positif imprévu : les parents suivaient les nouvelles habitudes alimentaires de leurs enfants et augmentaient à leur tour leur consommation de fruits et légumes frais.

Or, voilà que, tout récemment, la Direction de la santé publique de Montréal se proposait d’accentuer son action auprès des enfants, au terme d’une enquête sur les pratiques alimentaires des ménages à faible revenus de la métropole. On y suggère de révolutionner les approches éducatives en matière d’alimentation en contribuant au développement de l’esprit critique des jeunes, c’est-à-dire en les amenant à se questionner eux-mêmes sur leur alimentation, plutôt que de leur donner des réponses toutes faites.

L’alimentation saine comme moyen fondamental d’améliorer sa santé peut sortir de sa marginalité. Les espoirs sont permis à condition d’être patients et, surtout, d’amener l’industrie à changer ses méthodes plus rapidement. Il faudra également corriger des objectifs comme celui qui favorise la transformation alimentaire aux dépens de la fraîcheur, comme le font les autorités gouvernementales sous prétexte de développer l’emploi.

Dr Carol Vachon
vachoncarol@videotron.ca

Président de l'Association Manger Santé Bio de 1996 à 2000 et auteur du livre « Pour l'amour du bon lait », le Dr Carol Vachon est consultant en nutrition et diffuse des information sur son site Bon Lait.

1 commentaire
  • Aline Leclerc
    Publié à 20:43h, 06 novembre Répondre

    Je vous félicite pour toutes les heures données dans le bénévolat pour promouvoir la santé. Je souhaite que l’avenir sera plus promoteur grâce à vos grands efforts. Félicitations et continuez à instruire les gens. Aline.

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