La responsabilité sociale, quatrième pilier d’une alimentation éthique

La responsabilité sociale, quatrième pilier d’une alimentation éthique

Il ne se passe habituellement pas grand-chose à Tower Cabins, un petit campement de travailleurs situé près d’Immokalee, au sud-ouest de la Floride…

Très tôt chaque matin, les modestes cabanes de bois et les roulottes se vident lorsque leurs habitants se dirigent vers le point de rassemblement. C’est là qu’on viendra les chercher pour aller travailler dans les plantations de tomates à proximité.

Le village ne reprendra vie qu’à la toute fin de la journée, le temps de souper et de se coucher. C’est comme ça tous les jours de la semaine. Les week-ends n’existent pas à Tower Cabins. Pas plus que les jours fériés.

Mais en 2005, à l’approche de Noël, l’ambiance était un peu plus fébrile qu’à l’habitude : trois femmes, toutes voisines, attendaient un enfant et devaient accoucher à quelques semaines les unes des autres.

La joie des habitants de Tower Cabins aura toutefois été de courte durée. Carlos, le premier enfant à voir le jour, naquit avec une pathologie extrêmement rare : il n’avait ni bras ni jambes. Six semaines plus tard, dans la maison d’à côté, c’est le petit Jesus qui voyait le jour. Les médecins constatèrent vite que sa mâchoire inférieure était mal formée et que sa langue risquait de l’étouffer. Il allait devoir être nourri par un tube de plastique. Quand, le surlendemain, arriva Jorge, on comprit que ces naissances de bébés handicapés n’étaient pas le fruit du hasard. Jorge n’avait qu’une oreille, pas de nez, un bec de lièvre, un seul rein, pas d’anus et aucun organe sexuel visible. Quelques heures après l’accouchement, les médecins conclurent d’ailleurs que Jorge était en fait une fille. Ses parents le renommèrent Violeta. Trois jours plus tard, Violeta mourait.

Une bonne dose de réalité

Nous ne sommes pas dans un film d’horreur, dans un mauvais roman d’anticipation ou à l’ombre de Tchernobyl. Nous sommes au 21e siècle et en Floride, à moins de deux heures de Miami.

Les mères de Carlos, Jesus et Violeta travaillaient toutes les trois dans des champ de tomates. Elles cueillaient les « UglyRipe » et les « Santa Sweets » qu’on trouve sur nos tablettes l’hiver. Elles travaillaient dans des champs entre le 24e et le 36e jour suivant la conception, période charnière dans le développement du fœtus, alors qu’on avait épandu un fongicide, le mancozèbe.

Elles travaillaient sans protection, n’étant pas averties des dangers des pesticides. Et pour ces immigrantes mexicaines sans papiers, rester à la maison n’était pas une option : refuser de travailler, c’était perdre la maison dans laquelle les logeait leur employeur.

Les pesticides tuent

Chaque année, entre 2 et 5 millions de travailleurs agricoles sont empoisonnés par les pesticides. Plus de 400 000 en meurent. Nous n’avons aucun chiffre quant aux effets des pesticides sur les enfants comme Carlos, Jesus et Violeta. Des histoires comme celles de la régions d’Immokalee sont pourtant rapportées un peu partout à travers le monde.

Dans les plantations de bananes et d’ananas du Costa Rica, par exemple, les travailleurs perdent leurs ongles et souffrent d’asthme. Quand ils ne sont pas infertiles, leurs enfants naissent avec des malformations. C’est sans parler des nombreux agriculteurs atteints de cancer sans que le lien ne soit directement établi avec l’exposition aux pesticides. Pourtant, comme le rapporte Marie-Monique Robin dans « Notre poison quotidien », les viticulteurs français présentent un risque deux fois plus élevé d’avoir une tumeur cérébrale que la population en général, et les producteurs de maïs et de soya américains trois fois plus de risques d’être atteints d’une leucémie.

Une question de responsabilité

Lorsqu’on parle de solidarité avec les travailleurs, on pense souvent au commerce équitable. Mais il ne suffit pas d’acheter du café équitable pour faire preuve de responsabilité sociale. Tous les travailleurs qui produisent la nourriture qu’on consomme devraient pouvoir le faire dans des conditions décentes, avec une rémunération juste et sans mettre leur santé et celles de leurs enfants en danger.

Mis à part les graves problèmes de santé qu’on vient de décrire, les champs et les usines de transformation alimentaires sont souvent des lieux où est employé du « cheap labor », des gens qui connaissent mal leurs droits ou ne sont pas en posture pour les défendre.

Dans « Tomatoland », qui vient tout juste de paraître et où on peut lire la tragique histoire de Tower Cabins, le journaliste Barry Eastabrook rapporte qu’au cours des dix dernières années, les juges floridiens ont prononcé sept condamnations pour esclavage impliquant des employés agricoles. Des ouvriers étaient littéralement battus et enchaînés. Des travailleurs ont réussi à se regrouper pour sensibiliser la population et des boycotts de restaurants utilisant ces tomates ont été organisés.

Mais pour ceux qui ont été capables de se regrouper et de faire bouger les choses, combien n’osent pas dire un mot ? Combien continuent d’être traités en esclaves et sacrifient leur santé et celle de leurs enfants pour nous procurer des aliments bon marché ?

C’est à nous de payer le prix des aliments que nous mangeons, pas aux travailleurs ni à leurs familles. Malgré toute la bonne volonté du monde, les choses ne changeront pas tant que notre seul critère de choix sera « le meilleur prix, à tout prix ».

Aux États-Unis, des groupes de citoyens ont fait pression avec succès sur des chaînes de supermarchés pour qu’ils ne vendent pas de fruits et légumes produits par des esclaves. Sauf que les choses n’ont pas vraiment changé dans les champs, car ces fruits et légumes sont aujourd’hui exportés chez nous.

Nous devons, à notre tour, nous intéresser à ce qu’on met dans notre panier et faire pression sur nos épiciers en exigeant que les fruits et légumes vendus aient été produits en respectant les travailleurs – il existe même une norme de certification, la Social Accountability 8000 qui met l’accent sur les droits des travailleurs et qui pourrait devenir une exigence. En attendant, on peut aussi opter le plus souvent possible pour des fruits, des légumes et du vin biologique produits sainement et sans pesticides.

Lorsqu’on pense à Carlos, Jesus et Violeta, aux travailleurs battus et aux viticulteurs qui luttent contre le cancer du cerveau, payer quelques sous de plus pour des tomates ou des ananas produits sainement ou même quelques dollars de plus pour une bouteille de vin bio, cela devrait aller de soi.

Élise Desaulniers
elise.desaulniers@gmail.com

Élise Desaulniers s’intéresse aux questions éthiques liées à l’alimentation et est l’auteure des livres Vache à lait, Je mange avec ma tête et Le défi végane 21 jours ainsi que du blog Penser avant d’ouvrir la bouche.

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