La compassion, troisième pilier d’une alimentation éthique

La compassion, 3e pilier d’une alimentation éthique

Le mois dernier, une équipe britannique a réalisé un des plus dramatique et dangereux sauvetages jamais réalisé au Royaume-Uni, selon le Daily Mail. Un fou de Bassan s’est retrouvé coincé contre une falaise à plus de 3000 pieds du sol, le bec accroché à une ligne de pêche…

Trois secouristes ont risqué leur vie et travaillé d’arrache-pied pendant quatre heures pour sauver le malheureux. Après avoir été examiné par un vétérinaire, l’oiseau a été libéré et est allé rejoindre ses 200 000 congénères qui passent l’été dans la région, au plus grand plaisir des ornithologues.

Si on demandait aux sauveteurs du fou de Bassan ce qui a motivé leur décision de risquer leur vie pour venir en aide à un oiseau, ils répondraient probablement qu’ils n’ont pas vraiment réfléchi : ils ont simplement agit par compassion. Si l’on en croit l’étymologie, ils auraient donc souffert avec l’oiseau.

Compassion sélective

L’histoire est touchante. Mais comment se fait-il qu’on s’émeuve et qu’on risque sa vie pour un fou de Bassan alors que des milliards d’oiseaux sont tués chaque année pour leur viande dans l’indifférence quasi totale ? Qu’est-ce qui fait qu’on éprouve de la compassion pour certains animaux et qu’on continue de manger les autres ?

Un peu de psychologie va nous aider à comprendre tout ça. Nous avons deux façons d’appréhender la réalité, de prendre des décisions. Une première est émotive, intuitive, automatique et immédiate. L’autre est délibérative, analytique, rationnelle et demande un effort. Et bien que l’analyse soit importante au moment de prendre une décision, on a tendance à se fier à nos émotions et nos intuitions quand vient le temps d’agir rapidement – ce qu’ont fait les sauveteurs de notre fou de Bassan.

En général, on ressent d’abord des émotions et la raison vient ensuite valider nos intuitions. Sans déclencheur émotif, difficile d’avoir de la compassion… (il y a « passion » dans le mot, n’est-ce pas ?)

Et ces émotions, comment naissent-elles ? Par les images au sens large (ce qui incluent le produit de l’imagination et les mots) et par l’attention portée à un sujet. Or, il est facile d’être attentif à un sujet unique comme notre fou de Bassan ou un enfant dont on connaît le prénom. En revanche, on perd facilement son intérêt émotif pour un grand groupe ou des sujets abstraits, comme les millions de personnes qui meurent de faim ou les milliards d’animaux exploités pour leur viande. Bref, nous avons évolué de façon à porter secours à un enfant qui se noie devant nous, mais pas à sauver tout un continent.

C’est ce qu’explique le psychologue américain Paul Slovic dans son excellent article « If I look at the mass I will never act » (le titre est une citation de Mère Térésa). Il y présente notamment les résultats d’une étude qui montre qu’on serait beaucoup plus généreux envers une personne identifiée qu’envers des victimes anonymes.

Mais le plus surprenant, c’est qu’on va moins donner à une personne identifiée si on nous la présente avec des données chiffrées. Notre esprit analytique calme nos émotions. Trop réfléchir nous empêche d’agir.

Si Mère Térésa avait calculé le nombre de lépreux, de sidéens et de tuberculeux à soigner, elle n’aurait sans doute jamais ouvert de clinique.

D’un point de vue moral, on ne peut pas justifier que notre compassion s’arrête à nos voisins, à des victimes dont on connaît le prénom, à nos animaux domestiques ou à ceux dont le sauvetage sera spectaculaire. On ne peut donc pas se fier uniquement à nos intuitions pour agir moralement. Notre système délibératif devrait entrer en jeu. Lorsqu’on choisit ce qu’on met dans son assiette pour souper, on doit le faire avec sa tête.

Des pistes pour aller plus loin

Voici quelques pistes pour rendre un peu plus concrète la vie des animaux qu’on achète enveloppés dans de la pellicule plastique et nous aider à développer de la compassion à leur endroit, même si le geste n’a rien de spectaculaire :

  • L’excellent essai de Jonathan Safran Foer Faut-il manger les animaux ? Il y décrit avec finesse et sensibilité les élevages américains qui sont malheureusement bien semblables aux nôtres.
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Élise Desaulniers
elise.desaulniers@gmail.com

Élise Desaulniers s’intéresse aux questions éthiques liées à l’alimentation et est l’auteure des livres Vache à lait, Je mange avec ma tête et Le défi végane 21 jours ainsi que du blog Penser avant d’ouvrir la bouche.

7 commentaires
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    Anny
    Publié à 14:57h, 30 juillet Répondre

    Magnigique article qui porte à la réflexion! Merci!

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    Louise
    Publié à 18:13h, 30 juillet Répondre

    Merci pour cet article et les liens.
    La compassion conditionnelle… à réfléchir.

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    Roméo Bouchard
    Publié à 04:29h, 05 août Répondre

    Dans la nature, les espèces se nourrissent les unes des autres, tantôt proies tantôt prédateurs, pour se nourrir, mais elles ne s’exploitent pas: l’élevage intensif qui réduit l’animal à une vie misérable et cruelle est le propre de l’homme, de l’homme moderne en fait. C’est d’abord à cela qu’il faut s’en prendre à mon avis, parce qu’il est un manque flagrant de respect de la vie, et au fait que la consommation de viande, terriblement exigeante en espace cultivé et en énergie, limite encore davantage les possibilités de nourrir convenablement la population grandissante de la planète.

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    Bernadette Gilbert
    Publié à 13:31h, 05 août Répondre

    Magnifique article qui nous force à nous interroger sur l’aspect parfois contradictoire de nos choix de vie ! Je voudrais ajouter à votre réflexion un point essentiel : celui des enjeux économiques qui se cachent derrière la consommation excessive et maladisante de viande qui caractérise notre société… Ces enjeux font taire bien de nos interrogations morales !

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    Geneviève
    Publié à 09:43h, 17 septembre Répondre

    Très bon article! Je viens d’ailleurs tout juste de terminer le livre de Jonathan Safran Foer et c’était un des meilleurs livres que j’ai lu à ce sujet, à recommander!

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    Élise
    Publié à 18:21h, 19 septembre Répondre

    Absolument, je cite abondamment Safran Foer dans mon premier livre, Je mange avec ma tête!

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    Kévin
    Publié à 12:44h, 13 septembre Répondre

    J’aime beaucoup ton article qui mène à une réflexion sur la morale :) D’autant plus appréciable car tu as mis quelques sources pour se documenter, merci beaucoup !

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