La justice, second pilier d’une alimention éthique

La justice, second pilier d’une alimention éthique

Les bébés sont-ils moraux ? L’expérience se déroule pendant un spectacle pour enfants. Trois marionnettes interagissent dans un castelet. La marionnette du centre joue avec une balle et la lance à la marionnette de droite, qui la lui renvoie. Puis elle lance la balle à celle de gauche, qui s’enfuit avec ! Fin du spectacle.

Des bonbons sont alors placés à côté des marionnettes de gauche et de droite. Comment réagit un bébé d’un an lorsqu’on lui demande de prendre les récompenses de l’une d’entre elles ? La majorité des bébés choisiront les bonbons de la marionnette de gauche, la « méchante ». Certains iront même jusqu’à lui donner une tape « punitive ».

Ainsi, les enfants font preuve d’un sens de la justice dès leur plus jeune âge (1) et ils sont choqués par un partage inéquitable. Notre sens de l’équité et de la justice est probablement inné et très largement partagé. Il nous apparaît normal et souhaitable qu’un gâteau soit divisé en parts égales entre tous les convives. Nous serions probablement outrés de voir quelqu’un prendre trois parts alors que d’autres n’ont pas été servis et qu’ils partent sans régler la note.

Pourtant, c’est un peu ce qui se passe avec la production de nourriture. Produire les aliments que l’on mange entraîne une dégradation des ressources, un coût qui ne se reflète pas nécessairement dans le prix que l’on paye à l’épicerie.

Or, ce type de coût doit bien être assumé – mais rarement par celui qui profite d’un bon repas. Et au même titre qu’on blâmerait ce convive glouton, nous devrions condamner les pratiques qui entraînent des coûts injustes sur les autres.

Réduire les émissions de GES : une question de justice globale

Toute nourriture dont la production n’est pas durable impose des coûts aux autres sans qu’ils en aient le choix : pollution des cours d’eau, dégradation des sols, perte de biodiversité, exposition aux pesticides et émissions de gaz à effet de serre. Mais à la différence de terres ou des cours d’eau qui sont liés à des territoires, l’atmosphère est partagée par tous les habitants de la terre. Tous subissent donc les conséquences du réchauffement climatique.

La justice, second pilier d’une alimention éthique

Nous sommes devant une situation où une ressource limitée (on ne peut pas émettre autant de GES qu’on le voudrait) doit être partagée équitablement (chaque humain a droit à sa part d’atmosphère).

Or, les Canadiens sont parmi les plus grands émetteurs de GES par personne de la planète. Chacun de nous pollue deux fois plus que le terrien moyen et si tous les humains vivaient comme nous, nous aurions besoin de quatre planètes. De ce point de vue, nous ne sommes pas de gentilles marionnettes !

Comment rétablir l’équité ? Certains proposent d’acheter des droits d’émission de CO2 aux pays qui polluent moins, d’autres de légiférer pour réduire nos émissions, notamment dans les secteurs industriels et du transport. Ces pistes relèvent de décisions politiques difficiles à mettre en place. Mais on oublie souvent que l’alimentation est responsable de 30 % des émissions de CO2 (2). Et modifier son alimentation pour en limiter l’impact sur les autres est à la portée de chacun de nous.

La justice, second pilier d’une alimention éthique

Quels sont les aliments les moins coûteux en fait de pollution atmosphérique ? Le fromage et le bœuf ont le ratio le plus élevé de CO2/kg d’aliment : plus du double des végétaux. Et lorsqu’on examine comment sont utilisés les combustibles fossiles dans les aliments consommés, on constate que 75 % des émissions sont liées à la préparation et à la transformation.

Une alimentation à base de végétaux, peu transformés, et consommés crus ou cuits de façon peu énergivore (à la mijoteuse ou au micro-ondes par exemple) constitue une façon efface de réduire de façon notable ses émissions de C02 (3).

Le juste prix et la taxe verte

Le juste prix d’un aliment devrait refléter l’ensemble des coûts de sa production. Mais combien coûtent vraiment nos aliments ? Un burger à quatre dollars par exemple ? Voilà la question que se pose Raj Patel dans son livre « The Value of Nothing ».

À combien faut-il estimer ces coûts souvent invisibles correspondant, par exemple, à l’assainissement d’une rivière polluée par une industrie agroalimentaire, à la pollution atmosphériques ou aux investissements en santé requis pour soigner les maladies découlant de cette pollution ? Raj Patel estime que si on prenait en compte tous les coûts de sa production, le prix d’un burger avoisinerait les 200$. En bref, « cheap food is cheat food »: la nourriture à bon marché, c’est de l’escroquerie.

Comment peut-on amener les consommateurs à payer le juste prix ? Une idée consiste à taxer certains aliments. Des chercheurs suédois se sont demandé quel effet aurait une telle taxe « verte » sur la consommation de bœuf et de produits laitiers. Après tout, on accepte bien aujourd’hui de payer nos sacs d’épiceries par souci écologique. Pourquoi ne pas faire de même avec les aliments nocifs pour l’environnement ?

Les chercheurs ont fixé le prix de la taxe à 60€ par tonne de CO2, soit la moitié du prix habituel sur les émissions qu’imposent certains pays européens. Concrètement, la viande de bœuf serait alors taxée à 16 %. La consommation diminuerait de 15 % (4). C’est un départ.

Comme les taxes sur l’essence et la cigarette ont amené les consommateurs à modifier leurs habitudes, une taxe sur la viande ne forcerait personne à devenir végétarien. Mais elle encouragerait une diète un peu plus saine et durable. Quant aux recettes, elles pourraient très bien être utilisées pour lutter contre le réchauffement climatique et participer d’autant à la justice globale. L’idée me semble concrète et réaliste. La taxe sur la viande pourrait bien nous paraître un jour aussi naturelle que celle sur les cigarettes.

En attendant, chacun d’entre nous doit se rappeler qu’un geste politique tout simple est à notre portée, un geste qui participe à la justice globale, un geste dont dépend aussi l’avenir que nous préparons à nos enfants : manger moins de viande et de produits transformés.

Références

1. Paul Bloom. « The moral life of babies », The New York Times, 5 mai 2010

2. Ioannis Bakas, Food and Greenhouse Gas (GHG) Emissions, Copenhagen Resource Institute (CRI) 26 juillet 2010

3. University of East Anglia. Food and climate change: A review of the effects of climate change on food within the remit of the Food Standards Agency.. Foods Standard Agency. 2010, p. 70

4. Stefan Wirsenius et al. Greenhouse gas taxes on animal food products: rationale, tax scheme and climate mitigation effects. National Climate Change Adaptation Research Facility, janvier 2011

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Élise Desaulniers
elise.desaulniers@gmail.com

Élise Desaulniers s’intéresse aux questions éthiques liées à l’alimentation et est l’auteure des livres Vache à lait, Je mange avec ma tête et Le défi végane 21 jours ainsi que du blog Penser avant d’ouvrir la bouche.

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